Sainkho Namtchylak est une de ces chimères à plusieurs têtes, capable d’élever sa voix jusqu’au souffle divin comme de l’enfermer dans un cri primal. Le crâne nu, le corps filiforme, elle ressemble à une rock-star hantée par un esprit mystique, par des traditions ancestrales arrachées au secret pour prendre corps dans une musique décalée. Les origines de la chanteuse ne sont pas étrangères à sa marginalité. Elle est née dans un petit village de la République de Tuva, en Sibérie méridionale, à la frontière de la Mongolie. L’une de ces contrées dépeuplées, aux plaines sans fin étendues sur le fleuve Ieniseï. Tuva est célèbre pour son chant diphonique, le « khöömei », issu de la tradition chamanique, qui laisse entendre un son principal accompagné d’harmoniques secondaires, produites par une position particulière de la langue, et qui ressemblent au son d’une guimbarde. Héritière de grands-parents nomades et de parents instituteurs, Sainkho étudie le chant au collège près de son village. Attirée par les chants chamaniques réservés aux hommes, le Comité Philharmonique local lui refuse toute reconnaissance académique. Elle part seule à Moscou finir ses études et découvre l’improvisation russe. Parallèlement, elle s’initie aux différentes techniques vocales des chants lamanistes et chamaniques de Sibérie. Elle commence sa carrière comme chanteuse folk avec Sayani, l’ Ensemble folk de l’Etat de Tuva, et part en tournée en Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis et au Canada. En 1988, elle rejoint l’ensemble Tri-O, un groupe de jazz créatif, et se fait remarquer par les médias occidentaux. Elle multiplie alors les expériences artistiques et les tournées. Elle s’installe en Europe et rapproche son art de créations chorégraphiques, théâtrales et cinématographiques. Son disque « Out of Tuva », enregistré entre 1989 et 1993 à Kyzyl, Moscou, Paris et Bruxelles, est défini comme un chef-d’œuvre de l’ethno-pop. Elle improvise avec des musiciens comme Peter Kowald ou Evan Parker, compose un album autobiographique, « Letters », en hommage à son père, participe à un projet musical international avec des chanteurs algériens, espagnols, péruviens…. Avec 28 albums et trois prix internationaux à son actif, Sainkho Namtchylak a tout tenté, du classique au jazz en passant par la musique ethnique et contemporaine. Avec l’album "Who stole the sky ", sorti en 2003, elle offre les preuves de son accomplissement artistique, en-dehors de toute frontière. Chanté en trois langues, le russe, l’anglais et la langue de tuva, il a été enregistré en Italie avec la participation de nombreux musiciens italiens et internationaux tels que Stefano Bollani ou Lao Kouyaté. Illuminé par la même veine poétique que son précédent album, "Stepmother city", ce disque navigue entre déchaînements électroniques et mélodies paisibles, usant aussi bien de sons expérimentaux que d’instruments traditionnels. La voix de Sainkho Namtchylak réussit à renvoyer l’écho d’un voyage dans le temps, entre tradition, avant-garde et improvisation libre, bel hommage à l’union qu’elle incarne entre l’Est et l’Ouest.
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